Plus que savoir lire : Ce que l’alphabétisation familiale apporte réellement aux femmes rurale

Le 8 septembre est la Journée internationale de l’alphabétisation. Des centaines de millions d’adultes dans le monde ne savent toujours pas lire une facture, un numéro de bus ou un SMS. À la High Atlas Foundation, les cours d’alphabétisation familiale contribuent à changer cette réalité pour les femmes rurales marocaines.
Avant Même Que Le Cours Ne Commence
Dans les ateliers IMAGINE, l’analphabétisme se manifeste souvent avant même qu’une activité spécifiquement consacrée à la lecture ou à l’écriture ne débute. On tend un stylo à une femme pour réaliser un exercice — parfois même un exercice qui ne nécessite pas d’écrire — et elle le rend en disant : « Je ne peux pas faire ça, je ne sais ni lire ni écrire. » Il arrive parfois qu’elle demande à son enfant de tenir le stylo à sa place.
Cela se produit quelle que soit la tâche demandée : dessiner un schéma, signer une feuille de présence ou représenter un objectif. Lorsqu’une femme ne sait pas lire, elle suppose souvent dès le départ qu’elle ne peut pas participer. Les animateurs du programme IMAGINE expliquent que cette situation est particulièrement fréquente dans les nouvelles communautés, où le fait d’avouer que l’on n’a jamais appris à lire reste source de honte. La plupart des femmes ne l’expriment ouvertement qu’une fois qu’elles se sentent dans un environnement sûr et sans jugement.
L’ampleur du phénomène est importante. Dans beaucoup d’ateliers, plus de 80% des participantes n’ont jamais appris à lire, ayant quitté l’école à l’âge d’environ 7 ou 8 ans. Les femmes plus jeunes connaissent généralement les notions de base, tandis que les femmes plus âgée n’en ont souvent aucune. Certaines viennent à l’atelier pleines d’espoirs face aux possibilités qui s’offrent à elles, mais perdent confiance lorsque les discussions abordent des notions qu’elles ne parviennent pas à suivre parce qu’elles ne savent pas lire.
Pourquoi Les Femmes Veulent-Elles Apprendre ?
La raison la plus souvent avancée par les femmes souhaitant apprendre à lire est très concrète : elles veulent pouvoir gérer une coopérative ou une activité économique, ce qui nécessite de savoir lire et écrire. Mais ce n’est que rarement leur seule motivation. Les animateurs entendent également des femmes expliquer qu’elles souhaitent savoir lire pour aider leurs enfants à faire leurs devoirs, envoyer des messages et communiquer avec un smartphone, ou encore lire le Coran par elle-même. Une femme, qui parlait couramment Arabe mais ne savait pas lire les chiffres, préférait auparavant rester chez elle plutôt que de risquer de prendre le mauvais bus. Après avoir suivi des cours d’alphabétisation, elle est désormais capable de lire les numéros.
Au fil de l’apprentissage, les cours d’alphabétisation permettent également d’acquérir des compétences qui dépassent la simple lecture, comme vérifier les dates de péremption des aliments ou maîtriser des notions élémentaires de calcul. Les femmes expliquent qu’elles utilisent immédiatement ces compétences en dehors des cours, dans leur foyer et leur communauté.
Ce Qui Change Réellement
Les animateurs constatent une évolution de la confiance en soi tout autant que de compétences. Comme l’a résumé une formatrice, sans savoir lire, une femme est davantage exposée au risque que quelqu’un profite d’elle. Elle peut, par exemple, confier ses marchandises à une autre personne pour qu’elle les vende à sa place parce qu’elle n’est pas capable de vérifier elle-même les chiffres. Une fois qu’elle sait lire, elle peut gérer ces tâches de manière autonome et n’a plus besoin de se fier à la parole de quelqu’un d’autre.
Les effets dépassent également la personne elle-même et se répercutent sur l’ensemble du foyer. Des femmes racontent qu’elles peuvent, pour la première fois, vérifier les devoirs de leurs enfants ou lire des factures qui leur étaient auparavant incompréhensibles. Cela correspond à la conception même du programme, qui est construit autour de la famille dans son ensemble, et pas uniquement autour des femmes participant aux cours. L’implication des maris et des enfants faisait ainsi partie des objectifs dès le départ.
Un signe très concret des progrès réalisés apparaît sur les feuilles de présence. Lors des premières séances, certaines femmes signent d'un simple trait ou d'une marque à la place de leur nom. Au fil des semaines, elles commencent à écrire les premières lettres de leur véritable prénom. Au début, elles ont également tendance à s’asseoir très près les unes des autres afin de pouvoir copier sur leur voisine. Progressivement, elles s’éloignent et commencent à écrire seules.
Un Cours Qui A Continué De Lui Même
Dans le village d’Achbarou, un cours d’alphabétisation lancé il y a environ quatre ans continue encore aujourd’hui à se tenir chaque semaine, alors même que le financement initial du projet a pris fin il y a deux ans. Personne n’est obligé d’y participer et personne n’est désormais rémunéré pour assurer les cours. Pourtant, ils ont continué parce que l’activité de la coopérative de tapis du groupe s’est développée. Pour gérer cette activité, les membres avaient besoin de savoir lire les factures et suivre les ventes. Le cours d’alphabétisation est donc simplement devenu une composante normale de leur semaine, plutôt qu'une activité dépendant d'un programme extérieur.
Ce Dont Les Animateurs Se Souviennent Le Plus
Interrogés sur les souvenirs les plus marquants du programme, les animateurs ont partagé deux histoires qui les ont particulièrement marqués.
Une animatrice s’est rendue dans un village de montagne après le séisme de septembre 2023. Des maisons avaient été détruites et les femmes pleuraient en racontant tout ce qu’elles avaient perdu. Pourtant, l’une de leurs principales priorités était de maintenir leurs cours d’alphabétisation. Elles expliquaient que perdre également ces cours reviendrait à rester assises à attendre de l’aide, plutôt que d’agir elles-mêmes pour progresser et aller de l’avant.
Une autre animatrice décrit une scène différente dans un autre village. Les femmes y considéraient leurs séances hebdomadaires — mêlant alphabétisation, sport, jeux et musique — comme le meilleur moment de leur semaine. Selon elles, ces séances leur offraient un espace où elles pouvaient apprendre les unes des autres tout en prenant réellement plaisir à être ensemble.
Pourquoi L’Alphabétisation ?
Lorsqu’il s’agit d’expliquer pourquoi l’alphabétisation familiale doit être considérée comme prioritaire face à d’autres enjeux urgents tels que la plantation d’arbres, la gestion des déchets ou la préservation culturelle, la réponse est claire : l’alphabétisation constitue une base essentielle. La plupart des autres formations et ateliers, quel que soit leur sujet, supposent que les participants soient capables de lire et d’écrire les documents qui leur sont présentés. Sans ces compétences, ces programmes disposent donc de bases beaucoup plus fragiles sur lesquelles construire leurs actions. Il existe également un effet important sur la confiance en soi. Savoir lire permet à une femme de gérer ses propres affaires au lieu de dépendre de quelqu’un d’autre pour lire à sa place.
En ce 8 septembre, l’idée essentielle à retenir est simple : pour les femmes participant à ces programmes, l’alphabétisation n’a jamais consisté uniquement à savoir lire. C’est la compétence sur laquelle repose tout le reste : leur activité économique, leurs enfants et leur indépendance.