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Les victimes de la traite des êtres humains : protection juridique et parcours judiciaires

Unnamed 83
Blog
by
Fathi Aya
Doctoral candidate in public law and clinician at the legal clinic
onJuly 17, 2026

La traite des êtres humains constitue aujourd’hui l’une des formes les plus graves de criminalité, parce qu’elle porte directement atteinte à la dignité humaine, à la liberté individuelle et à l’intégrité physique et psychologique de la personne. Elle ne se limite pas à une simple infraction pénale, mais révèle souvent des situations profondes de vulnérabilité, d’exploitation économique, sexuelle ou sociale, touchant particulièrement les femmes, les enfants, les migrants et les personnes en situation de précarité.

Sur le plan international, la lutte contre la traite des êtres humains s’inscrit dans le cadre du Protocole de Palerme, qui vise à prévenir et combattre la traite, protéger et aider les victimes, ainsi qu’à promouvoir la coopération entre les États. Ce protocole a consacré une approche globale de la traite, fondée non seulement sur la répression des auteurs, mais aussi sur la protection des victimes et le respect de leurs droits fondamentaux .

Au Maroc, cette orientation a été renforcée par l’adoption de la loi n° 27-14 relative à la lutte contre la traite des êtres humains, promulguée par le dahir n° 1-16-127 du 25 août 2016 et publiée au Bulletin officiel n° 6526 du 15 décembre 2016. Cette loi a introduit dans le Code pénal marocain une définition précise de la traite des êtres humains et a prévu des mécanismes de protection au profit des victimes, notamment pendant les étapes de l’enquête, de l’instruction et du procès.

La particularité de cette infraction réside dans le fait que la victime peut parfois apparaître, au premier regard, comme une personne ayant commis une infraction ou se trouvant en situation irrégulière, alors qu’elle est en réalité soumise à une contrainte, à une menace ou à une exploitation. D’où l’importance d’une lecture juridique et humaine de sa situation, afin d’éviter une double victimisation : celle causée par les trafiquants et celle qui pourrait résulter d’une mauvaise prise en charge institutionnelle.

Dans quelle mesure le droit marocain assure-t-il une protection effective aux victimes de la traite des êtres humains, et comment les parcours judiciaires permettent-ils de garantir leur accès à la justice, leur sécurité et la réparation du préjudice subi ?

Le cadre juridique de la protection des victimes au Maroc

Selon l’article 448-1 du Code pénal marocain, tel que modifié par la loi n° 27-14, la traite des êtres humains consiste à recruter, transporter, héberger ou accueillir une personne par des moyens illicites, tels que la menace, la contrainte, la fraude ou l’abus de vulnérabilité, dans un but d’exploitation. Cette définition repose sur trois éléments essentiels : un acte, un moyen illicite et une finalité d’exploitation.

L’exploitation peut prendre plusieurs formes, notamment l’exploitation sexuelle, le travail forcé, la servitude, la mendicité forcée, l’esclavage ou les pratiques analogues, le prélèvement d’organes, ou encore l’exploitation d’une personne à des fins criminelles. Lorsqu’il s’agit d’un enfant âgé de moins de dix-huit ans, la loi marocaine adopte une protection renforcée : il n’est pas nécessaire de prouver l’usage de la menace, de la force ou de la tromperie dès lors que le but poursuivi est l’exploitation de l’enfant. Cette protection renforcée reflète la vulnérabilité particulière des mineurs face aux risques d’exploitation.

La protection juridique ne se limite pas à la définition de l’infraction. Elle comprend également des garanties concrètes accordées à la victime. La loi n° 27-14 prévoit que la victime de la traite des êtres humains ne peut être tenue pénalement ou civilement responsable des actes commis sous la menace, lorsque ces actes sont directement liés à sa situation de victime. Cette disposition évite que la victime soit poursuivie pour des actes commis sous la contrainte ou l’exploitation.

Le parcours judiciaire et les garanties accordées aux victimes

La protection concerne aussi la sécurité personnelle de la victime. Le droit marocain punit le fait de révéler délibérément l’identité ou le lieu de résidence d’une victime ou d’un témoin, lorsque cette révélation met leur vie en danger ou entrave les mesures de protection prises en leur faveur. Cette règle vise à protéger la victime contre les représailles, les pressions et les menaces qui peuvent provenir des auteurs de l’infraction ou des réseaux criminels.

En matière procédurale, la loi impose aux autorités compétentes d’œuvrer immédiatement à l’identification de la victime durant toutes les étapes de l’enquête, de l’instruction et du procès. Cette identification est une étape décisive, car elle permet d’orienter la personne vers le statut de victime et non vers celui de délinquant. Elle permet également de déclencher les mesures de protection, d’assistance et d’accompagnement prévues par la loi.

Le parcours judiciaire de la victime commence généralement par une plainte, une dénonciation ou une intervention des services de police judiciaire. À ce stade, le rôle du ministère public est fondamental. Il supervise les recherches, apprécie les éléments de preuve, décide des poursuites et peut demander des mesures de protection. La police judiciaire doit, de son côté, recueillir les déclarations de la victime dans des conditions respectueuses de sa dignité, de sa sécurité et de son état psychologique. En effet, les victimes de la traite sont souvent marquées par la peur, la honte, la dépendance économique, l’isolement ou la méfiance à l’égard des institutions.

La procédure judiciaire ne doit donc pas être seulement répressive ; elle doit aussi être protectrice. C’est pourquoi les autorités judiciaires peuvent ordonner aux prévenus ou aux accusés de ne pas contacter la victime ou de ne pas s’approcher d’elle. Elles peuvent également autoriser la victime étrangère à rester sur le territoire marocain jusqu’à la fin du procès. Cette mesure est particulièrement importante pour les victimes migrantes, qui craignent parfois d’être éloignées du territoire avant même d’avoir pu témoigner, demander réparation ou bénéficier d’une protection effective.

Le procès pénal permet ensuite de juger les auteurs de la traite et de prononcer les sanctions prévues par la loi. Les peines peuvent être aggravées lorsque la victime est mineure, lorsque l’infraction est commise en bande organisée, à l’échelle transnationale, ou lorsqu’elle entraîne des conséquences graves pour la victime. Cette sévérité s’explique par la gravité de l’atteinte portée à la personne humaine et par le caractère souvent organisé de cette criminalité.

Cependant, l’objectif du parcours judiciaire ne doit pas se limiter à la condamnation des trafiquants. Il doit également permettre à la victime d’obtenir réparation. Le Protocole de Palerme insiste sur la nécessité de prévoir des mesures permettant aux victimes d’obtenir réparation du préjudice subi. Dans le même sens, la loi marocaine accorde aux victimes de la traite des êtres humains le bénéfice de l’assistance judiciaire de plein droit, y compris en appel, et les exonère de la taxe judiciaire relative à l’action civile engagée pour demander réparation. Ces garanties facilitent l’accès au juge, surtout pour des victimes souvent dépourvues de moyens financiers.

La réparation peut couvrir les préjudices physiques, psychologiques, matériels et sociaux résultant de l’exploitation. Toutefois, dans la pratique, la réparation reste parfois difficile à obtenir, en raison de la difficulté de prouver certains dommages, de la longueur des procédures, de la peur de la victime ou de l’insolvabilité des auteurs. C’est pourquoi l’assistance juridique et l’accompagnement social jouent un rôle indispensable.

L'accompagnement institutionnel et les défis de la mise en œuvre

La protection des victimes dépasse donc le cadre strict du tribunal. L’État assure, dans la limite des moyens disponibles, la protection, les soins médicaux, l’assistance psychologique et sociale, l’hébergement provisoire, l’assistance juridique, ainsi que l’aide à l’insertion sociale ou au retour volontaire des victimes étrangères vers leur pays d’origine ou de résidence. Cette dimension sociale est nécessaire, car une victime de traite ne retrouve pas automatiquement son autonomie à la fin du procès. Elle a souvent besoin d’un accompagnement long pour reconstruire sa vie et éviter de retomber dans un nouveau cycle d’exploitation.

Le Maroc a également mis en place une Commission nationale chargée de la coordination des mesures de lutte et de prévention de la traite des êtres humains. Cette commission a pour mission de proposer des politiques publiques, de renforcer la coordination entre les acteurs concernés, de soutenir les projets de la société civile, de contribuer à la collecte des données et de développer des programmes de formation et de sensibilisation . Son rôle montre que la lutte contre la traite nécessite une approche institutionnelle coordonnée, impliquant la justice, la sécurité, la santé, l’action sociale, les associations et les organisations internationales.

Dans cette perspective, le Plan national de lutte et de prévention contre la traite des êtres humains 2023-2030 et le mécanisme national de renvoi des victimes constituent des outils importants pour améliorer l’identification, l’orientation et la prise en charge des victimes. Le mécanisme de renvoi vise à organiser la coopération entre les différents intervenants afin que la victime ne soit pas abandonnée dans un parcours administratif ou judiciaire complexe.

Ainsi, l’effectivité de la protection dépend moins de l’existence des textes que de leur mise en œuvre concrète. Le droit marocain a posé des garanties importantes, mais leur efficacité suppose une formation continue des magistrats, des policiers, des travailleurs sociaux et des acteurs associatifs. Elle suppose également des structures d’accueil suffisantes, une assistance psychologique adaptée, une meilleure information des victimes sur leurs droits et une coordination réelle entre les institutions.

Vers une protection plus effective des victimes

La traite des êtres humains est une infraction particulièrement grave, car elle transforme la vulnérabilité humaine en objet d’exploitation. Face à ce phénomène, le droit marocain a réalisé une avancée importante avec l’adoption de la loi n° 27-14, qui a permis de définir la traite, de sanctionner ses auteurs et d’accorder une protection spécifique aux victimes.

Cette protection se manifeste à plusieurs niveaux : reconnaissance du statut de victime, non-responsabilité pour les actes commis sous la menace, protection de l’identité, interdiction de contact avec les auteurs, assistance médicale, psychologique, sociale et juridique, ainsi que possibilité de demander réparation devant la justice. Le parcours judiciaire devient ainsi un moyen non seulement de répression, mais aussi d’accès à la justice et de restauration de la dignité de la victime.

Toutefois, l’efficacité de cette protection dépend de l’application effective des textes et d’une prise en charge globale des victimes, fondée sur une identification rapide, un accompagnement juridique, social et psychologique, ainsi qu’une coordination étroite entre les institutions concernées. La lutte contre la traite ne peut être pleinement efficace que si elle conjugue prévention, poursuite des auteurs et protection effective des victimes, dans le respect de la dignité humaine et des droits fondamentaux.

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Cet article a été réalisé dans le cadre de la campagne de sensibilisation juridique menée par les étudiants de la deuxième promotion du programme de Clinique juridique d’Oujda, dans le cadre du projet « Renforcer la collaboration entre la société civile et l’université – Région de l’Oriental », mis en œuvre par la High Atlas Foundation (HAF) avec le soutien du National Endowment for Democracy (NED). Ce programme vise à renforcer la coopération entre les universités et les organisations de la société civile, tout en dotant les étudiants de compétences pratiques pour répondre aux enjeux sociaux et juridiques et contribuer à la sensibilisation des communautés dans la région de l’Oriental. Les opinions exprimées dans cet article sont celles de son auteur et ne reflètent pas nécessairement celles des organisations qui soutiennent ou mettent en œuvre le programme.